Par Rabah Chelghoum ·
Un amendement adopté en commission des Affaires sociales dans le cadre du PLFSS 2027 prévoit que le pharmacien délivre exactement le nombre de comprimés figurant sur l'ordonnance. Plus de boîte de vingt pour trois unités prescrites. Le texte retourne devant l'hémicycle. Et pendant ce temps, la question de qui porte quoi n'a reçu aucune réponse réglementaire claire.
Sortir un médicament de son conditionnement d'origine, c'est rompre une chaîne : celle du fabricant, de l'emballage primaire, du numéro de lot lisible d'un seul coup d'œil. Quand vous délivrez dix-huit comprimés extraits d'une boîte de vingt, qu'arrive-t-il à la traçabilité de lot si un rappel de marché intervient deux semaines plus tard ? Le système de sérialisation Datamatrix, opérationnel depuis 2019, repose sur l'unité de vente consommateur. Pas sur le comprimé individuel. L'infrastructure réglementaire actuelle n'a tout simplement pas été conçue pour ce niveau de granularité.
L'erreur de comptage est l'autre face du problème. Vingt comprimés glissés dans un sachet au lieu de dix-huit : l'écart semble anecdotique. Peu le font. Il ne l'est pas si le médicament est un anticoagulant, un immunosuppresseur ou un médicament à marge thérapeutique étroite. Dans ce type de situation, la responsabilité du pharmacien en tant que professionnel de santé délivrant un acte individualise est entière, quelle que soit la technicité de l'équipement de comptage utilisé.

La RC pro pharmacien couvre les actes professionnels reconnus et définis. Or, la dispensation à l'unité n'existe pas encore dans le corpus réglementaire comme acte opposable codifié avec ses propres modalités d'exercice. Ce flou juridique a une conséquence directe : certains contrats standard excluent explicitement les actes exercés hors cadre réglementaire formalisé, ou les soumettent à déclaration préalable. Avez-vous relu votre contrat sous cet angle depuis l'été 2026 ?
La rupture de conditionnement crée une seconde zone d'ombre. Si un produit reconditionné manuellement est à l'origine d'un incident, la responsabilité du fabricant s'efface partiellement dès lors que l'intégrité du packaging d'origine a été compromise par un tiers. Ce tiers, en l'occurrence, c'est vous. Les assureurs spécialisés en officine distinguent déjà cette situation de la dispensation classique. Les contrats généralistes, eux, n'ont pas encore opéré cette distinction dans leurs conditions générales.
Votre LGO enregistre la dispensation au niveau de la boîte. Pas au niveau du comprimé. C'est l'architecture même du système qui pose un problème structurel pour la dispensation à l'unité : comment lier un lot précis à un patient précis quand l'unité de traçabilité dans le logiciel reste le conditionnement complet ? Plusieurs éditeurs travaillent sur des modules complémentaires, mais aucun standard n'a été homologué à ce jour.
La question du support physique de délivrance s'ajoute à celle du logiciel. Un sachet thermosoudé avec étiquette imprimée ? Un contenant réutilisable ? La norme pour les préparations magistrales impose des mentions précises sur le conditionnement secondaire, selon les exigences déontologiques fixées par l'Ordre national des pharmaciens. Rien de tel n'existe encore pour la dispensation à l'unité de spécialités. Le titulaire qui anticipe devra donc construire sa propre procédure écrite, sans filet réglementaire pour l'instant.
Un autre angle mort concerne les médicaments thermosensibles ou photosensibles. Une boîte d'origine est conçue pour protéger le principe actif pendant toute sa durée de vie. Un sachet de comptoir ne l'est pas. Pour certaines molécules, la dégradation partielle après reconditionnement pourrait intervenir en quelques heures d'exposition. Ce n'est pas une hypothèse de laboratoire : c'est une contrainte galénique que les équipes officinales devront intégrer dans leur protocole de dispensation.
Le temps de dispensation à l'unité n'est pas celui d'une délivrance classique. Compter, contrôler, conditionner, étiqueter, documenter : selon les premières estimations terrain issues des expérimentations hospitalières en pharmacie à usage intérieur, le temps moyen par ligne d'ordonnance est multiplié par un facteur compris entre deux et quatre. Pour une officine traitant plusieurs centaines d'ordonnances par jour, l'impact sur la charge de travail est immédiat.
L'équipement de comptage automatisé peut absorber une partie de cette charge. Mais son coût d'acquisition, compris selon les modèles entre 15 000 et 80 000 euros d'après les données du marché officinal, ne figure dans aucun mécanisme de financement prévu par le PLFSS 2027 dans sa version actuelle. La rémunération à l'acte n'a pas encore été calibrée pour ce niveau de complexité opérationnelle.
Les pharmacies à usage intérieur pratiquent la dispensation à l'unité depuis des années, dans un environnement radicalement différent : personnel dédié, équipements de reconditionnement conformes, procédures qualité auditées. Transposer ce modèle à l'officine de ville sans adaptation, c'est importer une contrainte sans importer les moyens qui la rendent viable.
La question mérite d'être posée noir sur blanc à votre assureur avant que le texte soit définitivement adopté. Une assurance pharmacie construite pour l'exercice actuel n'intègre pas automatiquement un acte dont la nature juridique n'est pas encore figée. Certains contrats conditionnent leur garantie à l'existence d'une procédure écrite validée en interne. D'autres excluent les dommages liés à un reconditionnement non conforme aux bonnes pratiques de dispensation, sans définir précisément ce que recouvre cette notion dans le cadre nouveau qui se dessine.
Le bon réflexe n'est pas d'attendre la publication des décrets d'application pour actualiser votre couverture. Le délai entre le vote d'un dispositif législatif et la publication de ses textes d'application dépasse régulièrement dix-huit mois. Pendant cette période, vous exercez un acte qui existe dans la loi mais dont le régime de responsabilité n'est pas encore formalisé. C'est précisément dans cet intervalle que les zones grises se transforment en sinistres non couverts. Revoir vos conditions générales avec un interlocuteur spécialisé en assurance officinale avant la fin de l'année 2026, c'est une démarche de gestion du risque, pas une précaution accessoire.